Anne Brégeaut : J'étais sur le point de m'endormir

Qui donc s’est penché sur son berceau pour qu’elle se mette à écrire de tels contes de faits ? Quelle malicieuse marraine l’a mise sur la voie de cette littérature pour enfants grandis trop vite? Pour adultes qui parfois rêvent de rapetisser pour vite tout oublier ? Ce sont bien des contes de faits que compose Anne Brégeaut : avec leur apprentissage du trouble, leurs forêts profondes, leurs lits géants et leurs cabanes minuscules, leurs plantes carnivores et leurs gâteaux gloutons. Un monde qui s’empare de toutes nos matières premières et prosaïques pour les transformer en rêves ou en cauchemars. Des briques, du bois, un jouet, un texte… D’un coup de baguette le tout vrille en micro-fictions. Mais les humbles récits ainsi composés ne nous prennent pas par la main pour nous imposer leurs tribulations ; ils semblent plutôt saisis au moment où un vent léger se met à les faire flotter. A les déstabiliser un brin. A leur imposer le suspens. 

Les faits sont coriaces. Mais Anne Brégeaut est habile prestidigitatrice : elle sait leur faire rendre jus, rendre âme. Dans ses œuvres, à première vue, tout est immédiatement reconnaissable : des bouts de notre quotidien infiltrés dans l’espace d’exposition. Et pourtant c’est leur inquiétante étrangeté qui sidère. Une plage, des citrouilles, une corde de pendu, une tasse de porcelaine… D’autant plus troublants qu’ils en sont familiers. Leur rapport n’a rien d’évident, ni dans le sens ni dans l’échelle : au spectateur de composer sa propre narration, comme en un rébus. Ainsi de son wall-painting inspiré par le test de Lacan : il s’inspire d’un récit que le célèbre psychanalyste soumettait à ses patients. Chacun des héros y était représentatif d’une valeur, comme l’amour, la morale, le travail, la famille. A la fin de la parabole, à chacun de dire quel a été son personnage préféré. L’artiste en a fait une vaste scène onirique et rose, que traverse un fleuve de vagues et de doutes. Jamais les silhouettes ne sont élucidées dans leur sens : elles sont destinées à errer longtemps dans l’esprit du regardeur, jusqu’à ce qu’il se fasse sa propre petite saga. Finis, les archétypes et les surinterprétations : mille histoires sont en une, aucune décisive. Anne Brégeaut opère parfois de manière un peu similaire avec ses amis : elle leur raconte une histoire, et chacun de ses interlocuteurs raconte comment il en imagine les objets et les acteurs. A partir de ces descriptions, l’artiste livre sa propre version en peinture, en une sorte de double autoportrait où tout se brouille, et tout prend une multitude de sens. 

Dans son oeuvre, pas de héros grandiloquents, pas de rebondissements fracassants. Pas question de Blanche-Neige ou de Cendrillon : ses princesses ont des jupettes d’écolières et les monstres n’y apparaissent pas. Ils restent en deça de la feuille de papier qui accueille la gouache ; coincés après le The End du dessin animé. Comme la douleur. Chez Anne Brégeaut, la douleur ne fait pas la fière. Elle se cache au détour d’un labyrinthe, elle s’attife de rose fillette. Mais elle est toujours là, en filigrane, ou plutôt son angoisse. Douleur de ne pas savoir aimer, de voir l’autre échapper, de ne considérer sa vie qu’en souvenir, de voir fuir l’instant. Comme ce couple de clowns amoureux qui avance sur la rive, contemplant le soleil couchant sur la mer. Mais l’astre ne daigne jamais disparaître, et eux n’avancent pas non plus : englués, en un sur-place aussi triste que burlesque, dans la magie du présent. 

Dès ses premiers pas, il y a une dizaine d’années, Anne Brégeaut dessinait ses œuvres comme un journal intime qui ne livre rien : des dessins humbles, des phrases apparemment anodines, dans laquelle chacun pouvait projeter ses petits désespoirs quotidiens. Vacillements du couple, paradoxal espoir de la solitude, poésie de l’attente… C’était à la fois tout et rien. Tragédies minimalistes, litanies de l'effacement, wall-painting pleins de doutes et de fusées, où fuse le doute… De ce qui ne se partage pas mais ne peut que s’imaginer chez l’autre, et encore. Une œuvre qui révélait l’autiste en chacun de nous, qui faisait de la parole le plus lourd des silences. Ohé, dit une de ses pièces plus monumentales. Ca crie creux, ça tente vainement de s’approcher d’autrui, ça sonne plat, et c’est tout ce que l’on a ? Tout ce que notre savoir immense met à notre disposition pour ne plus être seul ? Il est fréquent que l’œuvre d’Anne Brégeaut évoque cette fonction phatique du langage : ces mots bateau qui tentent de nous faire naviguer vers l’autre, sans se référer à rien qu’à ce lien fragile entre deux êtres. Mais peu à peu le langage a trouvé une nouvelle place dans son œuvre : auparavant, il en était comme un anti-héros récurrent, creusé, dentellé, puzzlé, démantibulé. Aujourd’hui, il s’est fait plus discret. Mais il demeure en palimpseste : « la manière dont je construis mes œuvres consiste à traiter chaque bout d’image comme un mot dans un texte, sans que ces mots aient un sens précis, qu’ils soient un peu évanescents », raconte-t-elle. 

L’œuvre d’Anne Brégeaut a aujourd’hui gagné en âme et en taille. Mais elle continue d’explorer le non-dit et les failles, toutes les failles. Haïkus, toujours, ces poèmes « qui ont leur évidence mais ne livrent jamais vraiment leur énigme » ; où ce qui est dit se glisse davantage dans les interstices entre les mots qu’en ces derniers, trop faillibles. Ses œuvres nous mènent au bord du précipice, et nous lâchent la main pour nous laisser aller au vertige ou à la fascination d’un micro-néant. Elles ont gardé cette délicatesse sans mignardise des débuts, cette capacité à denteler le monde sans faire naître de la broderie simplement affriolante. Mais elles sont, plus que jamais, devenues installations, faisant suite à ses petits objets qu’elle posait auparavant sur des étagères : une tasse recollée, un « verre plein d’air ». Le passage à de plus amples volumes n’est pourtant en rien une rupture pour elle : « Je veux vraiment être dans la continuité de mes petites toiles, simplement leur donner une réalité en trois dimensions », explique-t-elle. Si Anne Brégeaut montre du bois peint, elle repeint dessus une illusion de bois peint, histoire de toujours rester « dans l’image ». Ainsi de ce petit labyrinthe un peu ridicule, de ceux qui n’effraieraient pas un enfant, de ceux dans lesquels on ne saurait se perdre : le socle sur lequel il est posé est, selon l’artiste, « un peu comme l’espace de la peinture ; il surélève l’œuvre comme un rêve, quelque chose de flottant ». 

Images du monde flottant : c’est ainsi que l’on traduit ukiyo-e, ces estampes japonaises de la période d’Edo qui chantaient le kabuki, la vie insouciante des courtisanes ou les démons. Mais ce terme pourrait tout aussi bien convenir à l’univers d’Anne Brégeaut qui semble cousin des « nuages, les merveilleux nuages ». Plus que jamais, l’artiste « met le temps en espace ». Ses œuvres, échappatoires à l’absurde de ce monde, pourtant le mettent en scène dans des espaces mentaux dont il semble qu’ils ne demandaient qu’à être enfin incarnés. Pour gagner en paradoxale évidence. Car tout cela a bel et bien des allures de bonbons. Mais de ces « bonbons au poivre » qui s’avèrent si longs en bouche. 

 

Emmanuelle Lequeux, 2009