Anne Brégeaut : voir autrement

 

Alors que je fais défiler les images des œuvres d’Anne sur mon écran, je prends la mesure de la répétition de certains thèmes (comme l’amour, la solitude, l’oubli, la perte) et de certains motifs (comme la maison, le feu, les trous, les fleurs), et mon attention se fixe graduellement sur la façon dont l’artiste différencie les temps et les espaces au sein d’une même étendue ou d’un même volume, comment elle force ces éléments à coexister et ce qu’elle dit à travers ces arrangements improbables. Un dessin arrête mon regard : un paysage désertique et montagneux au milieu duquel différents personnages sont dispersés. Certains n’ont pas de tête ou de corps, ils ne sont représentés que par leurs vêtements, comme s’ils étaient en train de disparaître. Eparpillés en différents points de l’espace, ces personnages ne seront pas amenés à se rencontrer. Le spectateur, lui, a une vision d’ensemble, aérienne ou divine. Ce dessin, intitulé « Le pays des souvenirs » (2012), m’évoque une scène du film « Zabriskie Point » (1970) de Michelangelo Antonioni lors de laquelle deux jeunes gens nus s’étreignent dans le désert, et à mesure que la caméra prend de la distance, d’autres corps, d’autres étreintes apparaissent. Cette scène évoque quelque chose d’une genèse comme une aube de l’humanité ; ou une utopie, très marquée de l’ambition émancipatrice des années 1960. Le dessin d’Anne Brégeaut entretient avec le film d’Antonioni une fascination pour un type d’espace qui se prête à la projection de tous les possibles tant il semble n’appartenir à aucun temps et à aucune civilisation.

 

Avec « Mon nom » (2007), une série de 23 dessins, Anne Brégeaut s’enfonce dans la profondeur du détail qui dévore l’espace de la feuille, annihilant tout espace vide et empêchant – ici, à l’inverse du dessin évoqué précédemment – le spectateur de distinguer les contours de la forme et de se saisir par le regard de l’objet représenté. « Mon nom » est ainsi un ensemble de fragments, comme autant de facettes qui ne peuvent composer un tout cohérent. « Mon nom » manifeste le refus d’une identité fixe et rend hommage, par le titre et l’évocation du texte par l’un des dessins, à l’écrivain américain Richard Brautigan, l’une des figures de la Beat Generation.

J'imagine que vous êtes plutôt curieux de savoir qui je suis, mais je suis de ceux qui n'ont pas de nom fixe. Mon nom dépend de vous. Donnez-moi le premier nom qui vous passe par la tête.

Si vous pensez à quelque chose qui s'est passé il y a longtemps : quelqu'un vous a posé une question et vous ne connaissiez pas la réponse.

C'est ça, mon nom.[1]

L’œuvre d’Anne Brégeaut n’a de cesse de mettre à mal l’identité au profit d’une prolifération de figures et d’espaces. La figure humaine se déréalise : une multitude de petits personnages se dispersent dans la foule des dessins, certains organes incarnant des fonctions vitales (cœur, poumons, cerveau) se désolidarisent du corps et font sens autrement, comme métaphores ou allégories. Le corps se devine à travers d’autres assemblages hybrides, entre peinture et sculpture : une chaise en bois est parée de des chaussures en pâte à modeler noire (« Le costume », 2012), une planche de bois multicolore à la forme biscornue est affublée d’un nez rouge (« Clown », 2014), la silhouette d’un couple est découpée dans une planche de bois et devient le support d’une peinture (« Wo, wo, wo », 2014 et « Yeah, yeah, yeah », 2014), deux paires de chaussures en pâte à modeler multicolore - l’une d’homme, l’autre de femme - se chevauchent (« Pas de danse », 2014). Au sein de cette humanité étrange et bringuebalante, l’image de l’artiste se dessine par défaut, par le vide : « 40 et des poussières » (2013) célèbre un anniversaire imprécis avec au centre de la « toile » (une planche de bois en fait) une silhouette découpée creusant, par défaut, un portrait.

 

De nombreuses œuvres d’Anne Brégeaut sont trouées : des trous, de différentes tailles, qui existent littéralement, marquant un espace vide dans la « toile » ; mais aussi des trous peints à la peinture acrylique, délimitant un espace plein où le regard, et le corps, peuvent s’engouffrer (« Trou noir », 2012 ; « Entre chien et loup », 2014). Trous de mémoire, trou de l’inconscient, trou de serrure ou trou du terrier du lapin blanc dans lequel tomba Alice. Le trou est une zone d’ombre, un autre indice donné par l’artiste pour affirmer la dimension essentiellement décousue et dispersée de toute narration. Le trou nous renvoie à ce qui manque, manque toujours, ce qui ne peut jamais être définitivement Un mais au contraire dépend fondamentalement de la relation à l’Autre : une manière pour l’artiste de signifier son intérêt pour la psychanalyse, et plus particulièrement pour le psychanalyste Jacques Lacan. La dimension littéraire de l’entreprise psychanalytique, tel que l’a affirmé l’historien Michel de Certeau, est rendue visible dans l’œuvre d’Anne Brégeaut avec une édifiante simplicité et sans prétention théoricienne : il est question de basculements du jour vers la nuit (« L’heure bleue », 2012), de l’éveil vers le sommeil (la sculpture d’un lit d’enfant troué au centre dans l’exposition « J’étais sur le point de m’endormir », 2009), de perte matérielle (« Des choses perdues », 2013) ou humaine (« Ma vie serait vide sans toi », 2013) ou enfin des peurs, plus ou moins rationnelles (« La maison dans les bois », 2013) essaimées par les contes pour enfants. 

 

L’Autre - ou l’autre - hante l’ensemble de l’œuvre d’Anne Brégeaut. Préférant l’exploration de l’altérité à l’affirmation de l’identité, ses œuvres ne cessent d’aborder la question de la relation amoureuse avec humour et légèreté, et à travers une banalité quotidienne. C’est à travers cette thématique qu’Anne Brégeaut matérialise avec la plus grande complexité la question de la distance propre à toute relation. Dans l’installation « Entre nous » (2014), une table est coupée en deux par un autre plan orthogonal dont le motif pictural rappelle une nappe de cuisine, mettant ainsi en scène un drame domestique, sans pathos, usant d’une gamme de couleurs acidulées. Avec ses peintures, telles que « Ne me mens pas » (2008), « Nos habitudes » (2008) ou « Pour toujours » (2013), Anne Brégeaut parvient à confiner ses personnages, derniers rescapés d’une forme de figuration réaliste, dans des espaces déréalisant aux motifs répétitifs. La qualité obsédante de ces motifs permet de renseigner le spectateur sur les états affectifs des personnages. Anne Brégeaut superpose les éléments couche par couche et réussit à les faire coexister au sein de surfaces exiguës, comptant sur la faculté visuelle du spectateur pour percer à jour ses jeux de camouflage et à leur imagination débordante pour produire des articulations signifiantes entre les différents éléments.

 

La vie quotidienne est la source inépuisable des thématiques qui jalonnent l’œuvre. Cette vie « grisaille » est passée au crible de la vision d’Anne Brégeaut qui en révèle les problèmes et les souffrances vécus au quotidien à travers des images hybrides qui « essaient de déborder le réel »[2] par le biais d’emprunt de différents objets – une tasse (« La dispute », 2006), un vase (Le petit vase vert », 2013), une chaise (« Le costume », 2012), etc. – et en laissant la peinture ou le dessin contaminer l’espace réel en sortant du cadre traditionnel du tableau pour se répandre sur le mur. Pourtant Anne Brégeaut démontre son désir de faire de ses œuvres des lignes de fuite permettant d’infecter cette vie de tous les jours par les fictions de l’art, rendant ainsi la vie plus poreuse aux inventions de l’imaginaire, du rêve et de la pratique artistique ou littéraire. Aux espaces domestiques qui façonnent nos comportements humains, largement représentés dans l’œuvre d’Anne Brégeaut sous la forme d’innombrables maisons et éléments de mobilier, un autre lieu se singularise et devient exemplaire de la possibilité, voire de la nécessité, du dépaysement. Ce lieu est le « pays du jamais-jamais » qui est le titre d’une peinture de 2010 et celui de l’exposition monographique de l’artiste en 2013[3], un « Neverland » faisant référence à la fois à la culture populaire à travers le personnage de Peter Pan ou au célèbre ranch de Michael Jackson, mais aussi à la haute culture littéraire et philosophique à travers l’Utopie de Thomas More. Néanmoins, comme c’est toujours le cas dans le travail d’Anne Brégeaut, le « pays du jamais jamais » met en exergue une ambiguïté fondamentale : il incarne en même temps le danger de l’enfermement dans l’imaginaire et de la difficulté à faire face à certains aspects de la vie réelle. Le regard de l’artiste semble aussi se diriger vers une autre sorte d’ailleurs, porteur de rêves également ambigus, celui de l’ouest américain, évoqué à travers la montagne désertique du « Pays des souvenirs » ou la gondole vénitienne rappelant les décors échelle un de Las Vegas (« Le mirage », 2013). Certains lieux sont spécifiquement nommés : « Hollywood » (2014) ou « Beverly Hills » (2012) mettent alors en abîme tout un pan de l’histoire du cinéma et de la télévision, nous renvoyant au rôle clé joué par la fiction dans la construction de toutes nos représentations. Ils délimitent aussi l’imaginaire familier d’un American Dream.

 

Malgré une évidente économie de moyen (planches de bois, peinture acrylique, gouache, pâte à modeler, quelques objets épars), Anne Brégeaut invente donc sans cesse de nouveaux usages de l’espace qu’elle a à sa disposition, avec la plus grande irrévérence à l’égard des rapports d’échelle et des hiérarchies traditionnelles. Au delà des objets, le spectateur est invité à prêter attention aux espaces qui les séparent. C’est bien l’espace qui est au cœur de l’œuvre d’Anne Brégeaut et à travers lui, la question de l’errance, du voyage et de la trajectoire personnelle. On remarque ainsi dans son travail le motif récurrent du labyrinthe, que l’on observe sous forme d’installation dans l’exposition « j’étais sur le point de m’endormir» en 2009, et sous forme de dessin ou de peinture murale (« la mauvaise direction » 2012 et 2013).  L’enjeu de la « mauvaise direction » est bien celui de la perte de repères, l’impossibilité de retrouver son chemin, au propre comme au figuré. Anne Brégeaut affirme ainsi son souhait, à travers ses œuvres, de mettre en lumière « la fragilité des choses ainsi que celle de notre regard »[4], une ambition à la fois modeste et pourtant urgente aujourd’hui.

 

Vanessa Desclaux, Janvier 2015

 

 

 

[1] Extrait de Richard Brautigan, Sucre de pastèque, traduit par Marc Chénetier, in Richard Brautigan, « Romans tome 1 », Christian Bourgeois, 2014

 

[2] Conversation avec l’artiste, “Dans la tête d’Anne Brégeaut”, Conférence organisée par Géraldine Raynal, Eleni Riga et Fatima Sy, le 05 décembre 2013 à la Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert

 

[3] Le pays du jamais jamais, Maison des arts, Malakoff, 2013

 

[4] Conversation avec l’artiste, “Dans la tête d’Anne Brégeaut”, Conférence organisée par Géraldine Raynal, Eleni Riga et Fatima Sy, le 05 décembre 2013 à la Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert